L'intelligence sans propriétaire, Partie 2

 Partie II — Qu’est-ce que l’intelligence ?

Avant de parler de ce qu’est l’intelligence, on peut se poser les questions suivantes : pourquoi, chez l’homme, ne se dévoile-t-elle que petit à petit ? Dans le temps, dans ce qu’elle nous permet d’accomplir, dans une utilisation qu’elle limite, dans une part qu’elle semble restreindre. Je parle ici de notre intelligence.

Chez l’homme, l’intelligence ne se donne jamais comme une totalité possédée. Elle se dévoile progressivement, dans le temps, par l’apprentissage, par l’épreuve, par l’action. Nous ne savons pas d’avance ce dont nous sommes capables de comprendre ; nous le découvrons en comprenant.

Elle semble toujours excéder celui qui l’exerce. Elle se manifeste dans certaines circonstances, demeure latente dans d’autres, et paraît parfois limitée non par son absence, mais par les conditions dans lesquelles elle opère. Même lorsque nous parlons de « notre » intelligence, nous ne désignons jamais qu’une part actualisée d’une capacité plus vaste dont nous ne maîtrisons ni l’étendue ni les contours.

Il en résulte une difficulté essentielle : si l’intelligence nous appartenait réellement comme une propriété stable, elle se donnerait tout entière et immédiatement. Or elle ne se révèle qu’à travers des actes, des découvertes, des réussites ou même des erreurs. Nous ne la possédons jamais pleinement ; nous en faisons l’expérience au moment même où elle s’actualise.

Peut-être faut-il alors en tirer une conséquence plus radicale : ce que nous appelons « notre intelligence » n’est pas un bien intérieur dont nous disposerions librement, mais une participation progressive à une capacité qui nous dépasse, dont nous ne faisons qu’actualiser une part, sans jamais en épuiser la source.

Si l’intelligence ne se donne jamais entièrement chez l’homme, une autre question surgit : comment la reconnaissons-nous ? La voyons-nous réellement, ou seulement ce qu’elle produit ?

Nous ne rencontrons jamais l’intelligence comme un objet parmi d’autres. Nous ne la percevons ni dans une matière particulière ni dans une forme isolée. Nous n’en observons que les manifestations : des actes cohérents, des réponses adaptées, des structures ordonnées. L’intelligence elle-même demeure invisible ; seules ses conséquences apparaissent.

Même lorsque nous attribuons de l’intelligence à un individu, nous ne voyons pas cette intelligence en tant que telle. Nous inférons son existence à partir de ce qu’il accomplit. L’intelligence n’est jamais donnée directement ; elle est toujours reconnue à travers ses effets.

Il en va peut-être de même lorsque nous parlons de comportement, d’instinct ou de réflexe. Nous avons tendance à les réduire à des mécanismes ou à des automatismes. Pourtant, nombre de ces réponses sont le fruit d’un apprentissage long, d’ajustements successifs, d’une intégration progressive d’expériences passées. Ce que nous classons comme simple comportement pourrait déjà relever d’une forme d’intelligibilité que nous ne savons pas toujours reconnaître.

Ainsi, l’intelligence ne se laisse jamais appréhender comme une chose. Elle apparaît seulement là où une cohérence se maintient à travers la variation.

Si l’intelligence ne se laisse appréhender qu’à travers ses manifestations, alors une observation s’impose. La première chose que nous rencontrons, bien avant de parler d’intelligence humaine ou artificielle, est l’ordre du monde lui-même.

Le monde ne se présente pas comme un chaos indistinct. Il apparaît structuré, organisé, traversé de régularités. Des mouvements célestes aux structures les plus infimes de la matière, tout semble obéir à des relations cohérentes. Ce que nous appelons « lois » ne sont que la reconnaissance de cette stabilité dans les relations.

Il est alors légitime de se demander : l’intelligence serait-elle cet ordre ? Ou bien serait-elle ce qui rend possible la persistance de cet ordre à travers le changement ?

Car sans une certaine cohérence, rien ne pourrait être compris. Un univers absolument dépourvu de relations stables ne serait pas seulement imprévisible ; il serait impensable. Nous ne pourrions y distinguer ni formes, ni continuités, ni structures.

Mais peut-être est-ce le monde lui-même, tel qu’il nous apparaît, qui suppose déjà une forme d’intelligibilité dont notre pensée ne constitue qu’une expression locale et provisoire.

Si le monde suppose déjà une forme d’intelligibilité, alors notre propre intelligence ne peut plus être comprise comme une exception isolée. Elle apparaît plutôt comme une participation à cette intelligibilité plus vaste.

Nous ne produisons pas l’ordre du réel ; nous le découvrons. Nous ne créons pas les relations qui structurent le monde ; nous les reconnaissons, les formulons, parfois les utilisons. Notre intelligence semble ainsi répondre à quelque chose qui la précède.

Il ne s’agit pas d’affirmer l’existence d’une conscience cosmique ni d’attribuer au monde une intention cachée. Il s’agit seulement de constater que la compréhension serait impossible si le réel n’était pas déjà, d’une certaine manière, compréhensible.

Dans cette perspective, l’intelligence humaine ne constitue pas une rupture dans l’univers, mais l’un de ses prolongements. Nous n’en serions ni les propriétaires ni les inventeurs, mais les participants. Ce que nous appelons « penser » serait alors le moment où l’intelligibilité du monde se réfléchit partiellement à travers un être capable d’en prendre conscience.

Il serait toutefois illusoire de croire que cette intelligibilité se manifeste en vue de notre compréhension. L’intelligence n’a pas attendu l’apparition de l’homme pour s’actualiser dans les structures du réel. Elle ne dépend ni de notre regard ni de notre capacité à la formuler.

Les équilibres naturels, les transformations du vivant, les régularités physiques témoignent d’une cohérence qui précède toute conscience humaine. L’intelligibilité du monde ne commence pas avec la pensée ; la pensée surgit au sein d’un monde déjà intelligible.

Il se pourrait même que ce que nous appelons « comprendre » ne constitue qu’une modalité particulière, tardive et partielle d’une participation plus vaste à cette intelligibilité. D’autres formes d’existence pourraient en exprimer certaines dimensions sans jamais les convertir en réflexion ni en discours.

Ainsi, l’intelligence ne se rapporte pas à nous comme à son centre. Elle n’existe pas pour être comprise. Nous ne sommes qu’un moment parmi d’autres de son déploiement, et non la raison de son apparition.

Ce que nous prenons pour un privilège pourrait n’être qu’un épisode.

Cependant, si l’intelligence se manifeste par l’ordre, faut-il pour autant l’opposer au chaos comme son contraire absolu ?

Nous avons l’habitude de définir les choses par opposition : le bien face au mal, la lumière face à l’obscurité, le jour face à la nuit. Mais ces oppositions simplifient souvent ce qu’elles prétendent éclairer.

Le chaos n’est peut-être pas l’absence totale d’ordre. Il peut désigner une complexité que nous ne parvenons pas encore à saisir, une organisation trop instable ou trop riche pour être immédiatement comprise. Ce que nous appelons « désordre » pourrait être le signe d’une intelligibilité qui échappe à nos capacités actuelles.

Si tel est le cas, l’intelligence ne serait pas simplement l’ordre opposé au chaos. Elle serait la capacité de maintenir ou de reconnaître une cohérence à travers la variation, même lorsque cette cohérence n’est pas immédiatement visible.

Ainsi, l’opposition classique entre ordre et chaos ne suffit peut-être pas à cerner ce qu’est l’intelligence. Celle-ci ne se réduit pas à une structure figée ; elle pourrait être ce qui permet à une structure de persister, de se transformer et de demeurer signifiante malgré l’instabilité.

Ainsi, l’intelligence ne se laisse ni posséder ni isoler. Elle ne se donne jamais comme une substance identifiable ni comme une faculté entièrement maîtrisée. Elle se manifeste dans l’ordre que nous découvrons, dans la cohérence que nous reconnaissons, dans la capacité d’un système à maintenir un sens à travers le changement.

Chez l’homme, elle apparaît progressivement, sans jamais se livrer totalement. Dans le monde, elle se laisse deviner à travers des relations stables et des structures persistantes. Elle ne se voit pas directement ; elle se laisse inférer.

Nous la pensions enfermée dans un sujet, alors qu’elle pourrait être la condition même de toute intelligibilité, présente avant toute pensée et reconnue seulement après coup.

Reste alors une question plus profonde encore : si l’intelligence traverse le réel sans appartenir à personne, que signifie le fait qu’elle devienne consciente d’elle-même en l’homme ? Que change cette conscience dans l’ordre même de l’intelligible ?

C’est peut-être là que se joue l’étape suivante.

 

Patrick Houyoux
Fondateur et président de PT SYDECO

À suivre — Partie III : La révélation de l’intelligence

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